février 28, 2011
Circulations : un festival de la jeune photographie européenne qui interroge

Constatant qu’il n’y avait pas de manifestation photographique entièrement dédiée à la jeune photographie européenne, l’association Fetart en a organisé une. Située dans le beau parc de Bagatelle, dans un espace couvert de près de 400 mètres carré, elle permet de découvrir gratuitement les travaux de 42 artistes majoritairement français. Suite à un appel à candidature européen, quinze d’entre eux ont été sélectionnés par un jury hétéroclite. D’autres ont été révélés par Fetart, ont été choisis par la présidente du jury et commissaire d’expositions Laura Serani, font parti de la sélection SFR Jeunes Talents ou sont le coup de coeur de la rédactrice en chef d’Images Magazine. Enfin, les six derniers sont présentés par une galerie, deux jeunes collectifs, un festival, une école de photographie et un projet pédagogique invités. Cette initiative professionnelle est donc louable, d’autant plus que la conjoncture actuelle, tant d’un point de vue financier que photographique, n’est pas propice à cela, d’autant plus qu’une lecture de portfolios pour les jeunes photographes est prévue les 12 et 13 mars.

En parcourant les trois salles d’exposition, on remarque que les travaux présentés sont en majorité des mises en scène en couleur. Etant donné la configuration du lieu, certains sont mis en valeur au détriment d’autres. Il faut donc faire l’effort d’aller tous les regarder et ne pas s’arrêter à la qualité du tirage ou de l’encadrement qui, parfois, les déprécie. Egalement, pour ne pas faire une overdose de photographies, il peut être utile d’interrompre sa visite quelques minutes en faisant un petit tour à l’extérieur. Cela permettra de découvrir des chats qui semblent heureux dans ce parc et deux autres séries photographiques qui, sur un rond-point entouré de statues, font partie de cette exposition. Une autre bonne idée peut être d’anticiper sa visite en consultant au préalable le site internet du festival, même si certains travaux souffrent de ce mode d’affichage sur écran. Quoi qu’il en sera, sur internet ou sur place, on trouvera des démarches intéressantes comme celles de Guillaume Amat, Lucia Ganieva, Eric Pillot, Viktoria Sorochinski, Tilby Vattard et, surtout, la correspondance du collectif Fotogroup, le documentaire expérimental de Yo-Yo Gonthier et l’oeuvre de la plasticienne Aurélie Belair qui va au-delà de la série exposée ici.

Pour finir, on peut se demander si le thème de la photographie européenne a été vraiment traité par cet évènement, s’il suffit de réunir des photographes de différents pays pour y parvenir. On peut également s’interroger sur la légitimité de ce festival en posant la question suivante : à qui profite-t-il vraiment ? A la quarantaine de photographes exposés parfois pour la première fois mais à l’autre bout de Paris et souvent dans des conditions imparfaites ? A l’association Fetart qui a besoin de montrer ses photographes et ses actions pour perdurer ? A la société SFR qui soutient la photographie peut-être parce qu’elle est opérateur de téléphone mobile avec appareils photos ? A la Mairie de Paris qui a besoin de collaborer à des actions grands publics ? Sans doute à tous puisque la communication a supplanté depuis bien longtemps le soutien artistique gratuit. Est-ce un bien, est-ce un mal ? C’est une question contemporaine que l’on peut se poser même si elle fait sourire les chats, les statues et les poussettes du parc de Bagatelle et d’ailleurs…

 

Festival Circulations, galerie Côté Seine, Parc de Bagatelle. Jusqu’au 20 mars 2011. Ouvert tous les jours de 11h à 17h et, à partir du 1 mars, de 11h à 18h30. Entrée libre.

Pour en voir et savoir davantage : www.festival-circulations.com

Article à paraître sur www.photographie.com

Photos : © Sébastien Loubatié


février 28, 2011
Parcours d’expositions pour les 20 ans du collectif Tendance Floue

Tendance Floue est un collectif composé de 12 photographes et de deux nouveaux. Depuis sa création en 1991, il s’est battu pour créer des projets et des livres singuliers comme Nationale Zéro, regards et livre d’artiste originaux sur l’Europe, le projet 0h00 GMT Carrefours du monde consistant à photographier pendant 24h l’activité de 10 carrefours à travers le monde et, depuis 2007, la revue décalée Mad in consacrée successivement à la Chine, à l’Inde et à la France. Cette année, le collectif fête ses 20 ans d’existence, ce qui est exceptionnel pour un collectif. Pour l’occasion, les 12 photographes exposent au centre de Paris, puis au Festival ImagesSingulières à Sète, puis aux Rencontres d’Arles et ailleurs. Un ouvrage rétrospectif sera publié en mars dans la collection Photo Poche et, en novembre, une nouvelle publication du collectif sortira. 

Au fil des années et des projets, comme ses membres aiment à le rappeler, Tendance Floue est devenu « le treizième regard d’un collectif de douze photographes ». Pourtant, chaque photographe a su conserver son style et ses sujets de prédilection. Par exemple, à la galerie Baudouin Lebon, Thierry Ardouin traite le problème de la monétarisation et de l’uniformisation du vivant en photographe plasticien tandis que Flore-Aël Surun expose son regard spontané et poétique sur différents types de manifestations. Ou encore, à L’Hôtel de Sauroy, Caty Jan présente dans un noir et blanc granuleux différentes étapes de la vie tandis que Olivier Cullman propose une traversée Nord-Sud des Etats-Unis à travers des photographies proche de l’esthétique de celles des photographes américains, tandis que Meyer expose ses « Champ d’expérience(s) n°1 », c’est-à-dire des portraits réalisés sous la forme de photomontages numériques ironiques et transgressifs. Ainsi, à travers cette diversité d’approches et de traitements, les photographes de Tendance Floue offrent sans le vouloir un panel de l’expression photo-journalistique contemporaine qui intéressera une multitude de spectateurs.

Mais surtout, au-delà du plaisir des yeux et, parfois, de confronter notre pratique photographique à la leur, l’exposition de leurs travaux dans quatre galeries est l’occasion d’interroger l’avenir du photo-journalisme d’auteur. Parce que, si les Henri Cartier-Bresson et Robert Capa d’antan n’ont plus de raison d’être pour exprimer le monde d’aujourd’hui à cause de l’apparition de nouveaux moyens de communication, les moyens financiers et techniques pour l’expérimenter et l’exprimer autrement ne sont pas encore mûrs. Ainsi, les photo-journalistes auteurs naviguent encore à vue aujourd’hui, au risque de confiner leurs créations aux murs des galeries, au risque de ne plus pouvoir exposer le(ur) monde à travers un simple ” clic ” Et cette situation, symptomatique de la bataille actuelle entre le technologique et l’argent roi contre le vivant, a plus que jamais besoin de Tendance(s) Floue(s)…

Retrouvez leurs travaux dans cinq galeries parisiennes situées dans le Marais. Programme détaillé sur www.tendancefloue.net

Article publié le 6 février 2011 sur www.photographie.com

Photos des expositions : © Sébastien Loubatié

février 28, 2011
Vanessa Winship à la galerie Vu : une exposition enchanteresse

ll y a des noms qui renferment des destinées. C’est le cas pour Vanessa Winship. En commençant par naviguer près de 10 ans dans la région des Balkans, en Turquie et dans le Caucase, elle a trouvé sa voie :  la photographie, et plus particulièrement le portrait en noir et blanc, pour voyager et emmener vers la compréhension de l’autre. Cela lui a valu une reconnaissance internationale et de nombreux prix. Trois de ses séries sont, pour la première fois, exposées par la Galerie VU’. 

Géorgie (2009) présente des portraits variés de danseurs, de pèlerins, de jeunes judokas, d’invités à des mariages et d’autres encore. Tout cela est ponctué par des paysages parfois abstraits que l’on ne peut identifier (feuillages, détails de statue, graffitis, etc.). L’ensemble est particulièrement mis en valeur par la beauté remarquable des tirages noir et blanc, notamment dans la première salle. Latvia (2009) présente une vingtaine de petits portraits d’écoliers lettons dont le caractère répétitif peut laisser insensible même si chaque photographie est différente. Quant à Sweet Nothings (2007), portraits d’écolières dans la zone frontalière d’Anatolie Orientale, il faut prendre le temps de se retrouver seul pour les regarder une à une puis, en fonction du lieu de prise de vue, deux par deux ou trois par trois pour, derrière leur uniforme et à travers ces photographies, percevoir leurs singularités. 

Mais le plus intéressant dans ces œuvres est dans ce ce qui les unit, dans ce que provoque Vanessa Winship peut-être sans le vouloir. Car toutes ces photographies n’ont rien à voir avec une approche sociologique ou typologique à la August Sander. Ici, ce n’est pas le sujet qui prime mais comment Vanessa Winship le révèle. C’est pour ça qu’on peut la dire poète, parce qu’elle transforme souvent ce qui a été en une réalité photographique étrange. C’est pourquoi en parcourant son exposition, on prend plaisir à se retrouver dans son monde, dans celui d’un bateau qui a gagné notre respect, et parfois notre cœur.

 

Vanessa Winship, Not Only Rare Birds Sing, Galerie Vu, Hôtel Paul Delaroche 58 rue Saint Lazare 75009 Paris. Jusqu’au 19 mars 2011. Ouvert du lundi au samedi, de 14h à 19h et sur rendez-vous. Entrée libre.

Pour en voir et savoir davantage : www.vanessawinship.com, page de la photographe sur le site de l’agence Vu

Article publié le 5 février sur www.photographie.com

Photos de l’exposition : © Sébastien Loubatié




février 28, 2011
Exposition David Goldblatt : hommage à un grand photographe blanc parce qu’au coeur noir

David Goldblatt est souvent considéré comme le père de la photographie documentaire africaine. Depuis le début des années soixante, avec son treillis, ses grosses chaussures de marche et différents formats d’appareils de prise de vue, il photographie essentiellement en noir et blanc la société sud-africaine, ses infrastructures et ses compatriotes. Considérant cet acte comme un moyen d’être politiquement actif, il s’attache à des thèmes précis tels que les titres de ses livres l’évoquent : On The Mines, Some Afrikaners Photographed, Cape Dutch Homesteads, South Africa : the Structure of Things Then, etc. Le résultat, témoignage photographique unique d’avant et après l’Apartheid, a été exposé à travers le monde dans de prestigieuses institutions et a reçu le prix Hasselblad. En 2009, il a obtenu la bourse HCB pour réaliser son projet intitulé « TJ ». Une soixantaine de tirages de ce travail sont actuellement exposées à la Fondation Henri Cartier-Bresson ainsi que des projets plus récents. Pour l’occasion, un catalogue contenant 270 photographies réalisées entre 1948 et 2010 a été édité, et la galerie Marian Goodman expose d’autres photographies dont une sélection de tirages au platine. Tout cela fait chaud au coeur et aux yeux car, devant cette oeuvre, la moindre des choses est de faire chapeau et casquette bas, de multiplier les occasions de la montrer.

Le premier étage de la Fondation présente donc des photographies de « l’époque de TJ », c’est-à-dire de l’époque où l’on désignait par des lettres la ville et la province d’enregistrement des véhicules comme « Transvaal, Johannesburg ». Pour David Goldblatt, il s’agit là d’une manière intime de désigner Johannesburg et de nous en proposer des fragments photographiés entre 1948 et 1990. Lorsqu’on les parcourt, on remarque très vite que David Goldblatt ne présente pas d’images spectaculaires comme peut le faire la presse grand public. Il donne plutôt à voir frontalement et sans fioriture des personnes, des lieux et des objets qui paraîtront anecdotiques aux regards pressés. Pourtant, en les regardant d’un peu plus près, on y découvrira une étrangeté cocasse qui fait réfléchir. C’est par exemple le cas dans la photographie d’un couple pauvre tenant avec indifférence un pare-chocs de voiture entre leur main, soit l’image opposée à celle de l’homme ou de la femme posant fièrement devant son « bijou automobile ». En continuant notre promenade, on comprendra aussi que David Goldblatt utilise la juxtaposition d’images pour créer du sens. Par exemple, pour suggérer l’influence de la culture occidentale sur la culture africaine, il expose, de part et d’autre de la photographie d’une domestique noire habillée à l’occidentale, la photographie d’un bel enfant blanc en costume d’écolier et celle d’une africaine vêtue d’une manière traditionnelle avec un turban sur la tête. Ainsi, dans cette salle dont la froideur ne sert pas les photographies et la ville exposées (pourquoi ne pas avoir recouvert le sol de sable ?), il faut butiner longuement chacune de ces bribes de Johannesburg pour percevoir globalement l’impact divers et multiples de l’Apartheid sur l’Afrique du Sud. 

Dans la salle du deuxième étage sont exposés en plus grand format quatre autres travaux. Le plus intéressant, peut-être parce que présenté avec exhaustivité, est la série consacrée aux ex-offenders. Il s’agit de 20 portraits noir et blanc d’anciens délinquants. David Goldblatt les a photographiés simplement de face dans le lieu où ils ont commis leur « crime ». Cela permet de porter notre attention sur les individus photographiés, de les croiser du regard en se demandant s’ils ont le physique de l’assassin. La réponse étant souvent positive, on est alors rassuré de savoir que nous ne sommes pas comme eux, que nous ne serons jamais des barbares. Puis, en lisant les textes situés sous chaque  photographie, en apprenant que « ils en sont venus à faire ce qu’ils ont fait pour diverses raisons : un contexte familial difficile, un système d’éducation défaillant, la drogue » comme le souligne David Goldblatt, notre opinion change. On se dit alors que si ces raisons n’effacent pas la criminalité de leur acte et si certains d’entre eux sont peut-être fondamentalement mauvais (mais peut-on être fondamentalement mauvais ?), elles prouvent aussi que Kevin, Khaululwa, Mike, Sifiso, Thobeta et tous les autres miséreux du monde ont « simplement » besoin d’être traités avec humanité pour agir de la même manière. C’est aussi ce que nous rappelle les autres travaux exposés dans cette salle, les photographies en couleur malheureusement mal éclairées de différents lieux d’habitation insalubres ou inhospitaliers, le travail plastique constitué d’un assemblage de photographies d’inhumaines cellules de punition.

Ainsi, en sortant de ce voyage photographique, si l’on a pris le temps de lire et de regarder, on ne pourra que remercier David Goldblatt, son oeuvre et son pays de nous rendre un peu moins crétin en nous invitant, sans discours scientifique ni sentimentalisme ni image choc, à tendre notre main vers ce visage ou ce coeur blanc, noir, jaune et pourquoi pas vert… qui nous ressemble parce que différent.

David Goldblatt, TJ 1948-2010, Fondation Henri Cartier-Bresson, 2 impasse Lebouis 75014 Paris. Jusqu’au 17 avril. Ouvert du mardi au dimanche de 13h à 18h30 (samedi de 11h à 18h45), nocturne gratuite le mercredi de 18h30 à 20h30. Entrée 6 euros, tarif réduit 3 euros. Catalogue «TJ», éd. Contrasto, 316 p., 45 euros. 

Exposition à la galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple 75003, du 15 janvier au 19 février 2011.

Pour en voir et savoir davantage : travaux de David Goldblatt présentés sur la page internet de la galerie Marian Goodman

Article publié le 17 janvier 2011 sur www.lesphotographes.com

Photos : © David Goldblatt, Courtesy Marian Goodman Gallery et Sébastien Loubatié pour les trois dernières.

février 28, 2011
Exposition Steidl : jusqu’au 31 décembre, le bonheur est dans la Monnaie

Arthur Rimbaud écrivait qu’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans ; Gerhard Steidl, lui, l’est : dans le garage de ses parents, au lieu de s’acheter une boite à musique pour faire danser les filles, il s’offre une presse pour apprendre le métier d’imprimeur. Quarante trois ans plus tard, il a transformé son garage en une célèbre maison d’édition. Apprenant sa passion au contact d’artistes tels que Joseph Beuys puis Klaus Staeck, il a commencé par imprimer des multiples, puis des essais politiques et des oeuvres littéraires dont, récemment et en exclusivité, celle de Günter Grass. Il a ensuite travaillé pour des maisons d’édition de livres d’art comme Scalo et, encore aujourd’hui, Edition 7L, Schirmer/Mosel, Thames et Hudson et de nombreux musées. Il imprime également l’intégralité des documents de communication de la Maison Chanel (cartons d’invitation, dossiers de presse, affiches publicitaires, etc.) et tous les travaux photographiques de Karl Lagerfeld. Mais, surtout, depuis 1996, il édite ses propres livres d’art selon ses goûts, uniquement par passion quitte à perdre de l’argent… Cela a donné naissance à des dizaines de collaborations plus ou moins longues avec des plasticiens et des photographes variés et non devariétés : Tina Barney, Bruce Davidson, Robert Frank, Philip-Lorca diCorcia, Tacita Dean, Mitch Epstein, Walker Evans, Roni Horn, Paul Mc Carthy, Susan Meiselas, Boris Mikhailov, Paolo Roversi, Richard Serra, Alec Soth, Jueregen Teller, Lars Tunbjörk, Jeff Wall, etc. Au rythme de 200 publications par an, il a ainsi publié plus de 2100 ouvrages qui se caractérisent, malgré leur nombre, par une qualité éditoriale et d’impression unique, spécifique, exemplaire, exigeante et qui font plaisir à voir, regarder, toucher et même sentir. Ainsi, quand on est curieux, photographe ou amateur de beaux objets, on se réjouit d’aller parcourir l’exposition consacrée à cette machine à faire et, quand on en sort, on est bonheur…

Parce que le lieu hébergeant cette exposition à la Monnaie de Paris est grandiose et original : dès la montée d’un escalier monumental, accueilli par une installation évoquant la fabrication des livres, on entre comme dans l’intimité d’un appartement bourgeois du XVIIIe siècle dévolu à la présentation de la maison Steidl. Loin des espaces contemporains d’expositions aseptisées ou des murs blancs des musées, on va ainsi parcourir une enfilade de petites pièces anciennes et nobles, sortes de cabinets consacrés à l’élaboration d’un livre ou à l’atelier Steidl. Cela est clair et concis et, s’il n’y a pas trop de visiteurs, permet de s’immerger naturellement dans tout ce qui a été nécessaire pour confectionner ces ouvrages : correspondances, essais, papiers, manuels de typographie, photographies originales, etc. 

Par ailleurs, la variété des documents présentés permet de satisfaire différents types de curiosité. Si l’on a peu de temps ou si l’on souhaite seulement regarder des photographies, on parcourra les pièces en contemplant seulement les tirages de Robert Franck, Massimo Vitali , Robert Polidori, Bruce Davidson, Henri Cartier-Bresson et Valérie Belin. On pourra également s’amuser à confronter certains de ces tirages avec leur reproduction dans les livres. Si l’on aime particulièrement l’oeuvre d’Ed Rusha et les projets d’exception, on passera un temps certain à examiner le travail de publication de son livre hommage à Jack Kerouac, On the Road. Par la même occasion, on pourra se demander si un tel livre édité à 300 exemplaires et vendu 10000 dollars pièce ne trahit pas les valeurs défendues par la Beat Generation… Si l’on aime la polémique, on questionnera l’intérêt de la présence du livre de Karl Lagerfeld, Body Freedom, entre celui de Massimo Vitali et les dix volumes du coffret Works de Lewis Baltz qu’on regrette de ne pas pouvoir consulter. On pourra également,en comparant ce livre à tous les autres, appréhender ce qui distingue un simple exercice formel d’une recherche artistique et regretter ne pas avoir plutôt exposé certains travaux commerciaux du directeur de la Maison Chanel… Enfin, bien évidemment, d’autres parcours existent encore car ce n’est que le début, d’accord, d’accord !

Sillonnant ces pièces l’une après l’autre, on entrera ensuite dans celle dédiée à  Steidville, c’est-à-dire le lieu où est édité et imprimé la totalité des ouvrages. Situé à Göttingen, il s’agit d’une maison-ruche chaleureuse et bordélique parce que prise dans l’incessante volonté de produire : ici on ne chaume pas, on vit ! Dès 5 heures du matin jusque tard dans la nuit, du sous-sol au dernier étage, 35 personnes orchestrées par Gerhard Steild s’affairent à scanner, mettre en page, imprimer, livrer, déjeuner, réfléchir, choisir, bref à faire tout ce qu’il faut pour maîtriser le processus de fabrication des livres de A à Z à l’exception du façonnage. Dans ce tourbillon, on trouve plusieurs artistes qui se croisent, s’interrogent et collaborent à la réalisation de leur livre. Certains en profitent pour photographier tout cela et même en faire un livre. Ainsi, grâce à leurs témoignages et des échantillons de livres théoriques et d’objets présentés dans cette petite pièce de l’exposition, on a un aperçu du fonctionnement familial de cette maison. Mais, si l’on veut vraiment saisir l’essence, l’ambiance et la finalité de ce lieu, il faudra se rendre devant le documentaire vidéo How to make a Book with Steidl qui, à lui seul, vaut le déplacement. Car il permet de bien mieux saisir la personnalité et le mode de vie unique de Gérard Steidl et de Steidville, mais aussi de partager l’intimité de Robert Frank et d’autres artistes, de suivre l’élaboration de A à Z d’un livre de photographie publié par Steidl (iDubay de Joel Sternfeld), de rencontrer Karl Lagerfeld, l’atmosphère d’un défilé de mode, un vernissage dans une galerie célèbre et les rêves d’édition d’un prince arabe. Fort de tout cela, on saisit mieux la difficulté, la beauté et la nécessité de continuer à créer, malgré la dématérialisation des livres et de la photographie numériques, des livres d’artistes avec de l’encre et du papier de qualité pour combler notre besoin vital de palper des rêves et des formes.

L’heure avançant, je vous conseille ensuite de vous plonger dans une avant-dernière salle exposant des dizaines de livres édités par Steidl. Dans cette librairie, vous pourrez visiter et acheter l’ouvrage original évoqué tout au long du documentaire vidéo, iDubay de Joel Sternfeld. Vous pourrez aussi ouvrir plusieurs publications pour comparer l’odeur particulière de chacune d’entre elles, notamment Past Imperfect de Deborah Turbeville. Vous pourrez encore, à travers les trois volumes de Outside Inside, admirer la qualité des reproductions de l’oeuvre de Bruce Davidson. Et puis, délicatement, vous pourrez approcher des livres plus étranges comme celui reproduisant le journal intime de June Leaf, peintre et actuelle compagne de Robert Frank. Et puis, si vous souhaitez conserver un souvenir de cette escapade, vous pourrez acheter le catalogue de cette exposition et, dans peu de temps, le DVD du documentaire How to make a Book with Steidl.

Enfin, puisque tout voyage a une fin parce que les heures s’égrènent, il faudra clore  cette promenade en rendant visite à l’installation de Jim Dine. Là, immergé dans l’univers de sa série Hot dream, marchez à pas lents et n’hésitez pas à vous asseoir sur le sol. Envahi par ses livres volants et ses grands poétiques tirages colorés, vous retrouverez peut-être, au bout de quelques minutes, votre «on n’est pas sérieux quand on a 17 ans», celui-là même qui nous incite à concrétiser nos rêves les plus fous, comme celui de consacrer sa vie à façonner de beaux livres et, on l’espère, d’offrir ce savoir-faire à des artistes de plus en plus jeunes, de plus en plus méconnus…

Exposition Steidl. Quand la photo devient livre De Robert Frank à Karl Lagerfeld, Hôtel de la Monnaie, 11 Quai de Conti 75006 Paris. Jusqu’au 31 décembre (prolongation). Ouvert tous les jours sauf lundi de 11 h à 18 h. Entrée 6 euros.

Pour en en voir et savoir plus sur le web : site internet de Steidl 

Article publié le 8 décembre 2010 sur www.lesphotographes.com

Photos 2 et 3 : © Karin Crona

février 28, 2011
La France de Raymond Depardon : une exposition évidée d’une France moyenne

Raymond Depardon est arrivé chargé. Comment a-t-il passé les portiques de sécurité de la Bibliothèque Nationale de France avec ses encadrements immenses et ses quarante cahiers d’écolier ? Quoi qu’il en soit, le bougre y est parvenu. Depuis, une gigantesque salle accueille ses photographies de 120x165 cm chacune et, dans une seconde, tout ce qu’il lui a fallu pour mener à bien ce nouveau projet.

Pour en arriver là, l’obstiné a bourlingué. Durant six années, épisodiquement, au volant de sa camionnette banalisée, il a écumé 70000 kilomètres de routes départementales et 21 régions. Il a beaucoup photographié aussi. Le nez au vent de son inspiration, armé de deux lourdes et volumineuses chambres photographiques comme les pionniers de la photographie, il a réalisé plus de 7000 prises de vue majoritairement colorées. Délaissant volontairement les êtres vivants au profit de paysages, l’Ile de France et les grandes villes au profit de la France des sous-préfectures. Là, il a révélé l’ordinaire, l’anecdotique des maisons individuelles et des habitations collectives, des commerces de détails, des ronds-points d’entrée de ville, des chemins vicinaux et des week-ends plages du Nord, de tous ces lieux que nous croisons en train, en voiture ou à pied, sans regarder. Et, dans la lignée de Walker Evans, il a photographié de front, sans fioritures, avec la plus grande neutralité, évitant volontairement la «France vue du ciel» et le cliché carte postale qui font pousser des «oh comme c’est beau» au profit de ce qu’on pourrait appeler des «vues-fenêtres» ouvrant sur ce qui est tel que c’est.

Alors, quand on sait tout cela, on n’est pas surpris de se retrouver, en entrant dans la vaste salle de son exposition à la Bibliothèque Nationale de France, devant un promontoire artificiel. Du haut de celui-ci, tout autour de nous, sont accrochées, sur les murs immaculés de la salle immense, 36 «vues-fenêtres» extraites des 700 que compte au final son projet. On se réjouit alors à l’idée d’aller y découvrir un panorama de cette France moyenne. Mais, quand on y est, on est désappointé car ce panorama est inlassablement obstrué par les déambulations des autres visiteurs que la scénographie de l’exposition n’a pas su canaliser. On est alors obligé de suivre cette circulation hiératique et de regarder chaque «vue-fenêtre» l’une après l’autre, à la queue leu leu, parfois en râlant à cause d’embouteillages… Et, là, on se rend compte de la qualité regrettable de leur tirage. On découvre de nombreuses salissures, de mauvaises chromies comme celle, trop jaunâtre, d’une caravane devant une façade de maison, de noirs délavés notamment dans les chevelures, de teintes artificielles d’auvents ou de rochers en bord de mer, et caetera. Et cela gène. Et l’on se demande comment, après avoir dépensé tant d’argent, de temps et d’énergie pour photographier sa France avec une chambre 20x25 offrant la meilleure qualité en argentique, Raymond Depardon avait pu baisser les bras devant le numérique ? Car cette qualité de tirage défectueuse, que l’on retrouve dans le livre coédité par BNF/Seuil, ne provient pas d’une erreur de prise de vue mais bien d’une mauvaise manipulation de l’appareil ayant servi à scanner les négatifs de ce périple. De lecture en écoute d’interviews, je cherche encore à comprendre…

Vous l’aurez donc compris : inutile de se déplacer pour aller voir cette exposition, et ce malgré la seconde salle consacrée aux influences photographiques et à la manière de travailler de Raymond, photographe fils de paysan. Pour le même prix, je vous conseille plutôt de parcourir le hors série Télérama horizon La France de Raymond Depardon. Vous y verrez presque autant d’images et comprendrez bien mieux la démarche et l’enjeu de cette aventure unique loin de la photographie humaniste et qui peut ne pas toucher. Je vous conseille également, dans cette même Bibliothèque Nationale de France, d’aller découvrir l’exposition gratuite des travaux photographiques du collectif France14, notamment Hors sol d’Ollivier Culleman, manière originale de donner à voir une ambassade, la présentation originale de L’hôtel de la plage de Philippe Chancel, Voyage en périphérie de Cyrus Cornut, regard neuf et souvent poétique sur un thème banal, Sur la terre de Franck Gérard, photographe qui s’intéresse à la vie faite de beaux petits riens de son grand-père paysan et, pour finir, une vision en dentelle d’un photographe plasticien, celle de Raphael Dallaporta à travers sa série Qu’est-ce que vous voyez derrière votre fenêtre. C’est jusqu’au 21 novembre, sur le mur de l’Allée Julien Cain qui ressemble hélas à un lieu de passage plus qu’à un lieu d’exposition, puis dans un ouvrage collectif qui mérite de nombreux détours et sur internet…

La France de Raymond Depardon, BnF François-Mitterand, Grande Galerie, Quai François-Mauriac, Paris XIIIe. Jusqu’au 9 janvier 2011. Ouvert du mardi au samedi de 10 h à 19 h et le Dimanche de 13 h à 19 h. Entrée 7 euros, tarif réduit 5 euros.

France 14, BnF François-Mitterand, Allée Julien Cain, Quai François-Mauriac, Paris XIIIe. Jusqu’au  21 novembre 2010. Ouvert du mardi au samedi de 10 h à 19 h et le Dimanche de 13 h à 19 h. Entrée libre.

Article publié le 12 novrembre 2010 sur www.lesphotographes.com

Photos de haut en bas : © Raymond Depardon et www.alvinet.com pour la seconde

février 28, 2011
Kertész ou l’éloge du jardinage

Kertész signifie jardinier en hongrois. Ce patronyme sied bien à André : né à Budapest, il n’a cessé de bêcher son territoire photographique de Paris à New-York. Pour le plaisir de s’exprimer en dehors des courants artistiques, malgré une reconnaissance tardive et des périodes éprouvantes. Ainsi, naturellement, en soixante dix ans de pratique, il a créé un jardin unique, en noir et blanc et polaroïds colorés, que l’exigeant Cartier-Bresson admirait : «Nous, les photographes, nous devons tous quelque chose à André Kertész». L’Etat français lui rend hommage, ce qu’il n’avait pas fait depuis longtemps… 

Cette rétrospective est une réussite. Sans long discours, avec une scénographie sobre, l’oeuvre est bien mise en valeur. On y contemple près de trois cents épreuves originales réparties en quatre périodes, une occasion rare d’admirer des monuments de l’histoire de la photographie : Satiric Dancer (1926), Chez Mondrian (1926), Meudon (1928). C’est aussi l’occasion de découvrir des travaux de jeunesse peu connus comme ceux réalisés avec son frère, ou d’autres très connus comme la série Distorsions consacrée à des nus féminins déformés optiquement. Mais, surtout, c’est le plaisir d’admirer ses magnifiques polaroïds qui rendent poétiques et humains des objets personnels et dont certains rappellent Naissance d’un arbre de Picasso…

Cette exposition a aussi la bonne idée de souligner l’importance de Kertész dans l’histoire du photojournalisme (il fut l’un des premiers reporters photographes) et, implicitement, que l’Art peut être commercial et populaire. C’est ce que montre la section consacrée à ses reportages, plus poétiques que factuelles, réalisés pour le magazine VU et la revue Art et Médecine. C’est ce que montre la présentation dans son contexte original de La fourchette, photographie publicitaire que l’on retrouve aujourd’hui dans de nombreux livres d’art. C’est ce que montrent deux pans de mur consacrés à des tirages au format carte postale, format idéal pour vendre ses oeuvres à bas prix, les échanger avec  ses amis et ne pas spéculer bêtement dessus…

Enfin, en affichant en plein centre de Paris, dans une institution connue et reconnue internationalement, l’oeuvre d’un expatrié des Pays de l’Est, pauvre, dépressif et nomade, cette exposition démontre l’intérêt de laisser chacun jardiner en paix et cela fait du bien…

Exposition André Kertész, Jeu de Paume, 1 place de la Concorde 75008 Paris. Jusqu’au 6 février 2011. Ouverture mardi de 12h à 21h, mercredi à vendredi de 12h à 19h, samedi et dimanche de 10h à 19h. Entrée 7 euros, tarif réduit 5 euros.

Article publié le 7 octobre 2010 sur www.lesphotographes.com

Photos de haut en bas : © André Kertész

février 28, 2011
Interview de Christine Fenzl : Voyage photographique dans un football social

Du 11 juin au 11 juillet 2010, l’Afrique du Sud accueillera la dix-neuvième édition de la Coupe du monde de football et la messe médiatique qui l’accompagne. Etrange rencontre qui risque d’être étonnante et peut-être détonnante… D’autres utilisent la pratique du football pour apporter discrètement soutien et motivation aux enfants des rues. C’est ce que font quatre organisations non-gouvernementales en Angleterre, en Macédoine, au Brésil et au Kenya. La photographe allemande Christine Fenzl les a suivis en 2005 et 2006, prolongeant ainsi son intérêt photographique pour l’enfance et l’adolescence dans différentes villes du monde. Interview. 

Bonjour Christine, commençons par le commencement : Pourquoi et comment es-tu devenue photographe ?

A ma sortie du lycée, mes parents m’ont offert mon premier appareil photo, un Pentax. Je suis partie avec des amis en Espagne et en Italie où j’ai pris énormément de plaisir à prendre des photos : ça me fascinait de pouvoir enregistrer tout ce que j’aimais ! Ensuite, j’ai passé énormément de temps dans la chambre noire à développer et tirer mes photographies. 

Si je ne me trompe pas, tu as été l’assistante de Nan Goldin. En gardes-tu un bon souvenir ? Est-ce que cette expérience t’a enrichie d’un point de vue professionnel et personnel ?

Oui, j’ai adoré être son assistante. Tout en passant du bon temps, j’ai appris beaucoup auprès d’elle : pas forcément du point de vue technique mais plutôt d’un point de vue humain et artistique, notamment dans sa capacité à montrer des moments intimes sans faire preuve de voyeurisme, ce que j’ai toujours admiré chez elle. J’ai également beaucoup voyagé avec elle, ce qui m’a permis de découvrir le monde et de rencontrer des personnes qui sont devenues des proches…

En regardant tes projets sur ton site internet (www.christinefenzl.net), on remarque ton intérêt photographique pour l’enfance et l’adolescence dans des conditions et situations sociales difficiles. Pourquoi cela t’intéresse-t-il particulièrement ?

Un thème fondamental dans mon travail est l’étude des frontières urbaines, sociologiques ou socio-économiques. C’est pour cela que je m’intéresse aux enfants et aux adolescents car je pense qu’ils sont comme des miroirs capables de refléter d’où vient notre société et où elle va. En outre, l’adolescence est une période particulière qui ne dure que quelques années et pendant laquelle l’individu subit d’importantes transformations biologiques et où il est confronté à de multiples questions existentielles. C’est un âge fragile et “ouvert”, un no man’s land entre l’enfance et l’âge adulte où l’on explore les frontières entre notre être et le monde extérieur. C’est tout cela qui m’intéresse et que je veux montrer, ces situations auxquelles les êtres humains sont confrontés. Ici et ailleurs. 

Tes projets qui ont une vocation sociale et un aspect documentaire, ce qui les rapprochent du photojournalisme, sont exposés dans des festivals et des galeries et non pas dans et pour la presse. Est-ce une volonté de ta part ? Te considères-tu davantage comme plasticienne, photojournaliste ou tout simplement photographe ? 

Je me vois comme une photographe de portrait : j’essaie d’être le plus près possible du sujet tout en montrant son environnement. Les photographies ont été prises à un moment précis dans un endroit spécifique que je ne modifie pas ; d’où leur aspect documentaire et cette sensation d’éternité que l’on peut ressentir en les regardant. Je considère les personnes que je photographie comme représentatives de leur groupe et le spectateur peut ensuite faire ses propres déductions. Les photographies peuvent être montrées dans des magazines ou être exposées ; je m’assure seulement que le contexte leur convient.  

Que penses-tu de cette tendance actuelle où l’on a de plus en plus de mal à distinguer les travaux de plasticiens ou artistes photographes de ceux des photojournalistes ?

Je ne ressens pas cela. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une décision artistique lorsqu’il y a des similitudes ou lorsque l’art affiche des attributs journalistiques. Je pense vraiment qu’il y a une différenciation.

J’ai découvert l’été dernier ton travail aux Rencontres d’Arles (c’est là que je suis tombé amoureux de ta magnifique photographie montrant un ballon crevé devant une petite fille noire et floue). Rétrospectivement, comment as-tu trouvé l’ambiance et la qualité du festival et, professionnellement, cette exposition t’a-t-elle servie ?

Merci. J’ai été honoré de faire partie de ce festival. Comme je n’avais auparavant jamais participé à un festival, cela a été passionnant : passer des jours au contact de la photographie, il y avait tellement à voir ! La qualité est très élevée et Arles offre un large panorama. Il y règne une atmosphère très spéciale, particulièrement belle. On ne peut pas dire que cette exposition a boosté ma carrière, mais j’ai eu des retours, des demandes et il y aura une publication grâce au livre du festival. Sinon, j’ai été surprise par le nombre de personnes qui ont découverts mon travail et j’en suis très reconnaissante.

Parlons de ton projet “Streetfootball”. Comment en as-tu eu l’idée ?

Par l’intermédiaire de mon ami Ciro Cappellari. Il réalise des films documentaires et travaillait sur un projet avec l’organisation Streetfootballworld à Berlin. En 2006, ils ont organisé une coupe mondiale de Streetfootball où des équipes du monde entier ont joué les unes contre les autres. L’idée m’est alors venue de photographier ces joueurs dans leur pays, leur environnement…

Pour le réaliser, tu t’es rendue dans plusieurs pays et tu as du travailler avec plusieurs organisations. Comment as-tu réussi à le financer ? Comment es-tu entrée en contact avec ces organisations ? Cela a-t-il été difficile ?

Cela fut un long processus. J’ai obtenu tous les contacts avec les ONG et leur formateur par l’intermédiaire de Streetfootballworld. Ils m’ont également aidée pour l’infrastructure sur place, les frais de voyage et de matériel. Le Goethe Institut m’a soutenue via une bourse d’un mois à Sao Paulo. Quant au travail au Kenya, je l’ai moi-même financé.

Tes photographies sont essentiellement des portraits d’adolescents. Par expérience, je sais que ce n’est pas facile de réaliser de telles images : comment cela s’est passé ?

J’ai eu beaucoup de chance. La plupart du temps, j’ai rencontré des gens formidables qui m’ont assistée ou servi d’interprètes. Les enfants et les adolescents étaient très accessibles et curieux et, souvent, ils étaient fiers de me montrer leur vie, d’être photographiés.

As-tu eu l’occasion de jouer au football avec eux ? 

J’aurai bien aimé mais je n’ai jamais été une bonne joueuse (je peux courir mais pas frapper dans le ballon…). Et puis, je préfère regarder et prendre des photos…

Leur as-tu montré les photographies réalisées ?

Oui. Je leur ai montré les polaroids et j’ai envoyé leur portrait à la plupart d’entre eux. Cela était important pour moi car c’était une manière de leur montrer ma gratitude. Et puis le Goethe Institut m’a aidée financièrement pour réaliser de nombreux tirages, ce qui m’a vraiment aidé…

Après avoir terminé ce projet, as-tu eu des difficultés à le diffuser, l’exposer ? 

Pendant un long moment, rien ne s’est passé. Et puis, depuis environ deux ans, j’ai eu la possibilité de l’exposer à plusieurs reprises, j’ai obtenu un prix (Förderpreis der Stiftung Klein) et la série sera publiée cet été dans le magazine Marie Claire.

Enfin, quel conseil donnerais-tu à un photographe débutant qui souhaiterait s’embarquer dans une telle aventure photographique ?

Suivez votre instinct, vos désirs et continuez malgré vos périodes de doute ou si rien ne se passe. Je pense que c’est important de rester ouvert et de rester impliquer dans ce que l’on fait.

Article publié le 1er juin 2010 sur www.lesphotographes.com

Photos : © Christine Fenzl

février 28, 2011
Trois expositions à tendance humaniste

Lorsqu’on s’intéresse à l’Histoire de la photographie ou à la Photographie contemporaine, le courant de la photographie humaniste est rarement de la fête. C’est comme si ses “correspondants de paix”, Robert Doisneau, Edouard Boubat, Willy Ronis mais aussi Sabine Weiss, Janine Nièpce et Pierre Jahan étaient hors norme ou passés de mode ; peut-être pour avoir trop fricotés avec la presse de leur temps, peut-être pour ne pas correspondre au canon esthétique et coloré de la photographie contemporaine, souvent en grand format et déshumanisée. Quoi qu’il en soit, dans notre époque où la presse ne cesse de nous parler d’affrontements sociaux, politiques, européens et mondiaux, il peut être agréable de faire une pause en ouvrant grand nos yeux pour découvrir actuellement à Paris trois expositions plus ou moins proches de ce courant humaniste.

En 1960, le magazine Fortune demande à Robert Doisneau de réaliser un reportage en couleur sur la construction des golfs à Palm Springs, au coeur du désert californien. Pour la sortie du livre Palm Springs 1960 retraçant ce travail, la galerie Claude Bernard expose une quarantaine de ces photographies. C’est une occasion en or pour découvrir que notre Robert national n’est pas seulement le photographe en noir et blanc des écoliers ou des amoureux de l’Hôtel de ville mais, aussi, le digne précurseur de Martin Parr aux photos acidulées, notamment lorsqu’il photographie en premier plan des seaux de balles de golf comme l’a fait Martin Parr avec des objets touristiques ou, encore, lorsqu’il photographie d’une manière originale la posture d’un homme allongé sur un transat comme le fait Martin Parr avec des vacanciers. En outre, malgré la piètre qualité de certains tirages peut-être due à la vétusté des négatifs, on prendra plaisir à découvrir certaines photographies qui s’éloignent des clichés sur la photographie humaniste pour s’approcher de la poésie moderne à la Jack Kerouac, comme ce cygne en plastique blanc au premier plan loin devant un costume gris, ce serpent-peluche abandonné sur un lit ou ce vieux couple séparé par le prolongement dans l’espace d’une ligne de diamants fixés sur le capot bleu nuit d’une voiture.

La seconde exposition s’éloigne de la couleur, des richesses et de la chaleur étouffantes de Palm Springs pour présenter en noir et blanc un Kyoto méconnu, celui du photographe Kai Fusayoshi. Depuis les années soixante, ce dernier photographie au hasard de ses balades quotidiennes son quartier “Demachiyanagi”, son bar de nuit “Hachimonjiya”, son célèbre café littéraire “Honyarado” ou encore les chats de la rue “Ponto-Chô”. Loin du Kyoto moderne ou de celui des temples. Ses photographies, dont une soixantaine sont exposées à la galerie Grand E’Terna dans un bazar et un accueil chaleureux qui leur convient bien, nous montre un Kyoto suranné par rapport à notre époque dite moderne, fait de petits riens existants encore, comme ces enfants faisant voler des parapluies, un chat dormant sur un trottoir, des fillettes assises à l’envers sur un banc ou, en 1991, des habitants pêchant avec des épuisettes sur un cour d’eau en pleine ville. Et, parmi ces photographies humaines que l’on retrouve également dans les livres présentés, on découvre avec joie des scènes propres à la culture japonaise comme cette femme en kimono arrosant un gazon ou des geishas errant librement dans la rue. Enfin, si l’on prend le temps de s’asseoir sur un canapé pour s’attarder sur certaines photographies, on remarquera de minutieux détails renforçant l’intérêt de telle ou telle image et un soupçon de dureté ou de tristesse âpre comme la vie, parfois.

La troisième exposition a lieu en plein centre de Paris, rue du Temple, à la Galerie Marian Goodman. Pour arriver devant l’entrée de la galerie, il ne faut pas hésiter à sonner, pousser la lourde porte cochère donnant sur la rue et traverser une cour. Cela en vaut vraiment la peine. Car cette galerie, dont la réputation n’est plus à faire en terme de sérieux et de représentation d’artistes contemporains internationaux comme David Goldblatt, Thomas Struth, Jeff Wall et Francesca Woodman, expose trois nouveaux travaux de la photographe néerlandaise Rineke Dijkstra. Celle-ci, reconnue dans le milieu de l’art contemporain pour ses portraits photographiques selon un protocole précis proche de Bernd et Hilla Becher, prolonge son intérêt pour l’adolescence, sa  représentation et son rapport à l’art en filmant avec respect la manière dont une jeune fille recopie un tableau, un groupe d’enfants commentent une oeuvre et, surtout, des adolescents s’habillent et dansent sur des musiques actuelles. Outre l’intérêt sociologique de ces travaux, il s’y glisse assez souvent de la drôlerie jamais méchante, toujours humaine, laquelle permet de nous attacher à ces adolescents, de compatir à ce qu’ils font et ce qu’ils sont pour, ensuite, nous demander ce que nous ferions à leur place. Ces vidéos sont comme des photographies humanistes de notre époque moderne…

Exposition Robert Doisneau, Palm Springs 1960, Galerie Claude Bernard, 7-9 rue des Beaux-Arts 75006 Paris. Ouvert du mardi au samedi de 9h30 à 12h et de 14h30 à 18h30.  Jusqu’au 1er juin. Entrée gratuite.

Exposition Kyoto, derrière Kyoto de Kai Fusayoshi. Galerie Grand E’Terna, 3 rue de Miromesnil 75008 Paris. Du lundi au samedi de 14h à 19h. Jusqu’au 19 juin. Entrée gratuite.

Exposition Rineke Djikstra, 3 installations vidéos en couleur, Galerie Marian Goodman,79 rue du Temple 75003 Paris. Du mardi au samedi de 10h à 19h. Jusqu’au 5 juin. Entrée gratuite.

Article publié le 16 mai 2010 sur www.lesphotographes.com

Photos de haut en bas : © Robert Doisneau, Kai Fusayoshi, Rineke Djikstra (extrait de la vidéo)

février 28, 2011
L’impossible photographie, prisons parisiennes 1851-2010

Dans le quartier du Marais à Paris, les boutiques sont ouvertes même le dimanche. Il en est de même pour le Musée Carnavalet. Spécialisé dans l’histoire de Paris des origines à nos jours, il propose actuellement une exposition d’une photographie difficile à faire, celle des prisons parisiennes. En 1851, cela en concerne dix-neuf ; aujourd’hui, seule la prison de la Santé est encore en activité, y compris les dimanches et jours fériés.

La scénographie de l’exposition est conventionnelle, ce qui se prête bien au thème traité. Ici pas de fioritures, les photographies sont présentées dans des cadres sobres et juxtaposés souvent les uns aux autres pour éviter de faire “exposition d’oeuvres d’art précieuses”. Le reste de l’exposition est du même acabit : chaque sujet (Palais de Justice, Prison des femmes, Prison d’hommes, etc.) est montré dans un espace sobre et particulier où chaque légende exhaustive a sa place. Le processus fonctionne très bien ; on ressort de là instruit sur l’existence de ces photographies et l’histoire des prisons parisiennes. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir davantage, une salle de documentation et de nombreuses rencontres autour de l’exposition sont disponibles. On peut toutefois regretter l’absence d’un site internet dédié à cet évènement et qui aurait perduré au-delà.  

L’historien de la photographie trouvera également un intérêt à parcourir cette exposition. Il y découvrira des photographies inédites d’Eugène Atget et de Charles Marville, les travaux de photographes moins connus comme Hippolyte Collard, Pierre Emonts, Albert Brichaut et Henri Manuel, les photographies de Joseph Lemercier, magistrat et amateur photographe, les photomontages d’Eugène Appert. Il aura également l’opportunité d’observer l’évolution de la photographie anthropométrique à travers des photographies et des documents écrits. Enfin, il pourra comparer l’évolution de la représentation photographique du milieu carcéral entre, par exemple, les photographies inhabitées de Charles Marville, les photographies vivantes d’Henri Manuel et celles, colorées et contemporaines, de Jacqueline Salomon.

Car, pour terminer, cette exposition donne l’occasion de montrer des commandes et des travaux photographiques récents. Le premier présenté, celui de Mathieu Pernot, n’est pas réussi : sous prétexte de réaliser une typologie des “mauvaises herbes” en prison, il  affiche seulement une succession de photographies rébarbatives. D’autres, à travers une approche photojournalistique traditionnelle, ont le mérite de pouvoir sensibiliser un large public à la réalité carcérale (les travaux de Pierre Jouvence, Olivier Aubert et Jacqueline Salmon). Reste le travail de Michel Séméniako qui suggère la personnalité de détenus à travers notamment des photographies d’objets leur appartenant. Amplifié par la diffusion dans la même salle de la pièce sonore d’Olivia Rosenthal, il évoque également avec finesse leur besoin commun d’évasion. Quant à Catherine Rechard, ces photographies de bidules usuels inventés par des détenus pour moins mal vivre sont remplies d’espoir de la débrouille, parfois de poésie, et cela fait du bien. Alors, pourquoi ne sont-elles pas plus nombreuses ?

Exposition L’impossible photographie, prisons parisiennes 1851-2010, Musée Carnavalet, 123 rue de Sévigné 75003 Paris. Jusqu’au 10 juillet. Ouverture du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Entrée 7 euros, tarif réduit 5 euros, gratuit jusqu’à 13 ans. 

Article publié le 2 avril 2010 sur www.lesphotographes.com

Photos de haut en bas : affiche rendez-vous puis © Pierre Emonts, Valérie Jouve, Jacqueline Salmon, Michel Séméniako.