Arthur Rimbaud écrivait qu’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans ; Gerhard Steidl, lui, l’est : dans le garage de ses parents, au lieu de s’acheter une boite à musique pour faire danser les filles, il s’offre une presse pour apprendre le métier d’imprimeur. Quarante trois ans plus tard, il a transformé son garage en une célèbre maison d’édition. Apprenant sa passion au contact d’artistes tels que Joseph Beuys puis Klaus Staeck, il a commencé par imprimer des multiples, puis des essais politiques et des oeuvres littéraires dont, récemment et en exclusivité, celle de Günter Grass. Il a ensuite travaillé pour des maisons d’édition de livres d’art comme Scalo et, encore aujourd’hui, Edition 7L, Schirmer/Mosel, Thames et Hudson et de nombreux musées. Il imprime également l’intégralité des documents de communication de la Maison Chanel (cartons d’invitation, dossiers de presse, affiches publicitaires, etc.) et tous les travaux photographiques de Karl Lagerfeld. Mais, surtout, depuis 1996, il édite ses propres livres d’art selon ses goûts, uniquement par passion quitte à perdre de l’argent… Cela a donné naissance à des dizaines de collaborations plus ou moins longues avec des plasticiens et des photographes variés et non devariétés : Tina Barney, Bruce Davidson, Robert Frank, Philip-Lorca diCorcia, Tacita Dean, Mitch Epstein, Walker Evans, Roni Horn, Paul Mc Carthy, Susan Meiselas, Boris Mikhailov, Paolo Roversi, Richard Serra, Alec Soth, Jueregen Teller, Lars Tunbjörk, Jeff Wall, etc. Au rythme de 200 publications par an, il a ainsi publié plus de 2100 ouvrages qui se caractérisent, malgré leur nombre, par une qualité éditoriale et d’impression unique, spécifique, exemplaire, exigeante et qui font plaisir à voir, regarder, toucher et même sentir. Ainsi, quand on est curieux, photographe ou amateur de beaux objets, on se réjouit d’aller parcourir l’exposition consacrée à cette machine à faire et, quand on en sort, on est bonheur…
Parce que le lieu hébergeant cette exposition à la Monnaie de Paris est grandiose et original : dès la montée d’un escalier monumental, accueilli par une installation évoquant la fabrication des livres, on entre comme dans l’intimité d’un appartement bourgeois du XVIIIe siècle dévolu à la présentation de la maison Steidl. Loin des espaces contemporains d’expositions aseptisées ou des murs blancs des musées, on va ainsi parcourir une enfilade de petites pièces anciennes et nobles, sortes de cabinets consacrés à l’élaboration d’un livre ou à l’atelier Steidl. Cela est clair et concis et, s’il n’y a pas trop de visiteurs, permet de s’immerger naturellement dans tout ce qui a été nécessaire pour confectionner ces ouvrages : correspondances, essais, papiers, manuels de typographie, photographies originales, etc.
Par ailleurs, la variété des documents présentés permet de satisfaire différents types de curiosité. Si l’on a peu de temps ou si l’on souhaite seulement regarder des photographies, on parcourra les pièces en contemplant seulement les tirages de Robert Franck, Massimo Vitali , Robert Polidori, Bruce Davidson, Henri Cartier-Bresson et Valérie Belin. On pourra également s’amuser à confronter certains de ces tirages avec leur reproduction dans les livres. Si l’on aime particulièrement l’oeuvre d’Ed Rusha et les projets d’exception, on passera un temps certain à examiner le travail de publication de son livre hommage à Jack Kerouac, On the Road. Par la même occasion, on pourra se demander si un tel livre édité à 300 exemplaires et vendu 10000 dollars pièce ne trahit pas les valeurs défendues par la Beat Generation… Si l’on aime la polémique, on questionnera l’intérêt de la présence du livre de Karl Lagerfeld, Body Freedom, entre celui de Massimo Vitali et les dix volumes du coffret Works de Lewis Baltz qu’on regrette de ne pas pouvoir consulter. On pourra également,en comparant ce livre à tous les autres, appréhender ce qui distingue un simple exercice formel d’une recherche artistique et regretter ne pas avoir plutôt exposé certains travaux commerciaux du directeur de la Maison Chanel… Enfin, bien évidemment, d’autres parcours existent encore car ce n’est que le début, d’accord, d’accord !
Sillonnant ces pièces l’une après l’autre, on entrera ensuite dans celle dédiée à Steidville, c’est-à-dire le lieu où est édité et imprimé la totalité des ouvrages. Situé à Göttingen, il s’agit d’une maison-ruche chaleureuse et bordélique parce que prise dans l’incessante volonté de produire : ici on ne chaume pas, on vit ! Dès 5 heures du matin jusque tard dans la nuit, du sous-sol au dernier étage, 35 personnes orchestrées par Gerhard Steild s’affairent à scanner, mettre en page, imprimer, livrer, déjeuner, réfléchir, choisir, bref à faire tout ce qu’il faut pour maîtriser le processus de fabrication des livres de A à Z à l’exception du façonnage. Dans ce tourbillon, on trouve plusieurs artistes qui se croisent, s’interrogent et collaborent à la réalisation de leur livre. Certains en profitent pour photographier tout cela et même en faire un livre. Ainsi, grâce à leurs témoignages et des échantillons de livres théoriques et d’objets présentés dans cette petite pièce de l’exposition, on a un aperçu du fonctionnement familial de cette maison. Mais, si l’on veut vraiment saisir l’essence, l’ambiance et la finalité de ce lieu, il faudra se rendre devant le documentaire vidéo How to make a Book with Steidl qui, à lui seul, vaut le déplacement. Car il permet de bien mieux saisir la personnalité et le mode de vie unique de Gérard Steidl et de Steidville, mais aussi de partager l’intimité de Robert Frank et d’autres artistes, de suivre l’élaboration de A à Z d’un livre de photographie publié par Steidl (iDubay de Joel Sternfeld), de rencontrer Karl Lagerfeld, l’atmosphère d’un défilé de mode, un vernissage dans une galerie célèbre et les rêves d’édition d’un prince arabe. Fort de tout cela, on saisit mieux la difficulté, la beauté et la nécessité de continuer à créer, malgré la dématérialisation des livres et de la photographie numériques, des livres d’artistes avec de l’encre et du papier de qualité pour combler notre besoin vital de palper des rêves et des formes.
L’heure avançant, je vous conseille ensuite de vous plonger dans une avant-dernière salle exposant des dizaines de livres édités par Steidl. Dans cette librairie, vous pourrez visiter et acheter l’ouvrage original évoqué tout au long du documentaire vidéo, iDubay de Joel Sternfeld. Vous pourrez aussi ouvrir plusieurs publications pour comparer l’odeur particulière de chacune d’entre elles, notamment Past Imperfect de Deborah Turbeville. Vous pourrez encore, à travers les trois volumes de Outside Inside, admirer la qualité des reproductions de l’oeuvre de Bruce Davidson. Et puis, délicatement, vous pourrez approcher des livres plus étranges comme celui reproduisant le journal intime de June Leaf, peintre et actuelle compagne de Robert Frank. Et puis, si vous souhaitez conserver un souvenir de cette escapade, vous pourrez acheter le catalogue de cette exposition et, dans peu de temps, le DVD du documentaire How to make a Book with Steidl.
Enfin, puisque tout voyage a une fin parce que les heures s’égrènent, il faudra clore cette promenade en rendant visite à l’installation de Jim Dine. Là, immergé dans l’univers de sa série Hot dream, marchez à pas lents et n’hésitez pas à vous asseoir sur le sol. Envahi par ses livres volants et ses grands poétiques tirages colorés, vous retrouverez peut-être, au bout de quelques minutes, votre «on n’est pas sérieux quand on a 17 ans», celui-là même qui nous incite à concrétiser nos rêves les plus fous, comme celui de consacrer sa vie à façonner de beaux livres et, on l’espère, d’offrir ce savoir-faire à des artistes de plus en plus jeunes, de plus en plus méconnus…
Exposition Steidl. Quand la photo devient livre De Robert Frank à Karl Lagerfeld, Hôtel de la Monnaie, 11 Quai de Conti 75006 Paris. Jusqu’au 31 décembre (prolongation). Ouvert tous les jours sauf lundi de 11 h à 18 h. Entrée 6 euros.
Pour en en voir et savoir plus sur le web : site internet de Steidl
Article publié le 8 décembre 2010 sur www.lesphotographes.com
Photos 2 et 3 : © Karin Crona



